[Billet des étudiants] La création

En 2024-2025, les étudiants du Master 1 Lettres et Humanités devaient, dans le cadre du cours intitulé « Écriture créative et recherche », réfléchir sur la notion de création, et illustrer celle-ci (voire permettre de prolonger la réflexion sur elle) par un texte écrit dans le genre de leur choix, sur un thème de leur choix (personnalité de créateur, processus ou expériences de la création, résultats ou effets de la création…). Enseignante référente : Régine Borderie.

*

(Le Personnage est au centre de la scène, vêtu de noir, tête baissée. Sur la droite, une porte. À gauche, une chaise et une table orientées face aux coulisses. Des feuilles et un crayon sont posés sur la table. La lumière est tamisée. Lorsque le Personnage commence à parler, il relève la tête et un projecteur s’allume au-dessus de lui.)

Le Personnage. – (D’un ton résigné) Voilà. Je suis là. Je suis là et je vais m’en tenir à mon rôle. Comme tous les soirs. Dans quatre minutes et trente-deux secondes, je vais entrer par la porte là-bas (projecteur sur la porte). (S’agaçant) J’aurai ce foutu chat dans les pattes. J’lui mettrai un coup d’pied. Et y aura cette femme qui va crier. J’vais l’assommer. J’la buterai pas, vous inquiétez pas. J’suis pas un meurtrier, moi. Dix-sept minutes plus tard, je revendrai ce que je lui ai volé. J’les ferai payer double. Comme tous les soirs. Depuis piouuuuuf, une éternité. Je suis un charlatan, un truand, et j’emmerde le temps. (Silence. Le Personnage fait un pas vers la porte. Puis, il se retourne vers les spectateurs. En parlant, il se rapproche de la table.)

Hier, j’ai rencontré quelqu’un. Une fille. Je sais, ça ne fait pas partie de mon histoire. Mais voyez-vous, des fois, les auteurs, ils me convoquent pour un rôle secondaire dans une de leurs pièces – ils se sentent cultivés comme ça ! Enfin bref, hier, j’ai rencontré quelqu’un. Une fille. Brune, yeux marron, taille moyenne, corpulence moyenne. Elle était moyenne quoi. Banale. Mais il y avait un truc dans son regard. Avez-vous déjà vu cette petite flamme ? Elle a projeté une étincelle en moi. Cette fille lisait et ses yeux brillaient. Nous avons eu une longue discussion. Je n’ai jamais ouvert un livre. Mais j’aurais pu l’écouter parler pendant des heures. Son univers semblait si vaste, bien éloigné de son rôle. Elle affirmait qu’elle ne se sentait pas étriquée par sa condition de personnage. Lire lui apporte une forme de liberté. Son identité évolue sans cesse, au fil de ses lectures. Petite, elle était tombée dans l’univers de Roald Dahl. Mathilda lui a appris que les filles aussi peuvent avoir des supers-pouvoirs. Elle s’est transformée en souris et s’est endormie dans les bras du bon gros géant. Ensuite, elle a mené l’enquête au collège auprès de Rémi, P.P. Cul-Vert et Mathilde. Elle garde de ces souvenirs un tableau haut en couleurs. Puis, elle a longtemps attendu sa lettre pour Poudlard. Elle a suivi les aventures de Don Quichotte et s’est éprise de Cyrano. Elle a tremblé devant des thrillers, pleuré sur ses étoiles contraires. Dernièrement, elle a découvert Victor Hugo. Elle n’aime pourtant pas trop le XIXe siècle. Mais elle a trébuché sur une phrase. Cette phrase l’intrigue. Plus que cela, elle l’anime. « On peut s’enivrer de son âme. Cette ivrognerie-là s’appelle l’héroïsme.[1] » Avant de partir, elle m’a murmuré : « Je veux m’enivrer de mon âme. » On ne peut pas ressortir indemne d’un texte littéraire, même quand on n’est qu’un personnage. De même, je ne suis pas ressorti indemne de cette rencontre. (Le Personnage baisse la tête. La lumière diminue jusqu’à être aussi faible qu’au début du monologue. Lorsque le Personnage reprend la parole, il se redresse et la lumière éclaire toute la scène.)

Alors j’ai décidé (s’asseyant de travers sur la chaise, face aux spectateurs, et saisissant le crayon) : je vais écrire. À mon tour de créer des personnages et d’inventer une histoire. À mon tour de faire des choix. Si la lecture apporte l’évasion, l’écriture transforme le monde. J’ai donc pris un cahier et un stylo. Ou plutôt, j’ai volé un cahier et un stylo à un enfant. C’est dur de sortir de son rôle vous savez… Pourtant, je m’y efforce.

C’est assez impressionnant la page blanche. D’abord on se dit : « C’est joli ». Cela ressemble à un manteau de neige. On se croirait à la montagne, au petit matin. On n’a pas vraiment envie d’y laisser la trace de ses pas. C’est si beau, c’est si doux. Mais voilà, on n’a pas le choix, il faut y aller. Et là, on se retrouve au bord du gouffre. Sur le point de tomber dans le vide, on n’ose pas sauter. Un mot et on dégringole la falaise. C’est douloureux d’écrire, vous savez. Je n’avais pas d’idée, pas d’inspiration. Je ne savais pas quoi coucher sur le papier. Alors, j’ai commencé par raconter mon histoire, mes méfaits, mes joies, mes peines. Mon corps était devenu incontrôlable. Je tremblais, les larmes coulaient. Je parvenais à peine à contenir un cri dans ma gorge. Mais les mots sortaient de moi, ils étaient arrachés à mon âme pour venir marquer au fer rouge mes feuilles. Mon manteau blanc… Il en a vu de toutes les couleurs. Écrire, ça vous prend aux tripes. Ça retourne l’estomac, lacère le cœur, ronge les os. L’exercice est éreintant. À la fin, on se sent décrassé, nettoyé de l’intérieur. Purifié. Je n’ai pas trouvé la catharsis sur les planches. Elle est venue au bout de mon crayon. Étrangement, ce ne fut pas la partie la plus longue. Une fois sorti de ma transe, je devais relire, raturer, réécrire, effacer, modifier. Je me suis même surpris à jouer avec les sonorités. Quand on se prend au jeu, c’est amusant. Addictif. (Il se relève.)

Je n’ai jamais revu la fille. La pièce de son créateur n’a pas dû avoir grand succès. J’aimerais néanmoins la remercier. (D’un ton apaisé) Je suis là. Je suis là et je vais m’en tenir à mon rôle. Comme tous les soirs. Dans quatre minutes et trente-deux secondes, je vais entrer par cette porte. Un chat viendra me contrarier. Je lui mettrai un coup de pied. Et cette femme va crier. Je vais l’assommer. Je ne la tuerai pas, ne vous inquiétez pas. Je ne suis pas un meurtrier. Dix-sept minutes plus tard, je revendrai ce que je lui ai volé. Je les ferai payer double. Comme tous les soirs. Depuis piouuuuuf, une éternité. Mais ce soir, je me sens en paix avec moi-même. Je suis un charlatan, un truand, et je transcende le temps. (Lueur de défi dans les yeux du Personnage. Les lumières s’éteignent.)

Marie Durbas, étudiante en master 1 LH (juin 2025)

 

*

 

Souvenir à l’encre noire

J’étais arrivée avec dix minutes d’avance. L’automne faisait pleuvoir les feuilles d’érable sur l’herbe ternie. J’avais attendu cinq minutes, puis dix. J’avais déposé le bouquet de tulipes noires sur un des bancs du parc. Trente minutes, quarante. Il faisait clair mais frais, j’avais défait mon chignon et resserré mon écharpe autour de mon cou. Une heure et demie, puis deux heures. Je sentais mon cœur se serrer à mesure que le soleil déclinait, à mesure que l’absence me pesait. Deux heures trente ou plus. J’avais pleuré un peu, puis beaucoup. Je n’arrivais plus à partir, cela revenait à assumer la vérité qui s’imposait : elle ne viendrait pas.

Je sentais mon cœur cogner, mes veines pulser à mes tempes, j’étouffais. Je voulais hurler mais je ne trouvais pas l’air, mes cris ne troublaient même pas le bruissement du vent. Mon cœur plus froid que le soleil de novembre, j’avais les doigts qui me piquaient et les yeux tristes, pour toujours pensais-je. J’avais repris le bouquet du banc, l’avais serré contre mon cœur engourdi et traversais le parc en quête d’un air respirable, d’un endroit où je n’aurais plus étouffé.

Puis j’avais aperçu cette jeune femme derrière sa machine à écrire. Je garde de ce moment un souvenir impérissable, hors du temps. Elle se tenait droite, les cheveux noués en une longue tresse brune, entièrement dévouée à son art. J’ai appris plus tard qu’elle venait chaque jour, en fin d’après-midi, s’installer à cet endroit précis du parc, face à l’étang sous les érables, écrire des poèmes aux passants qui lui confiaient des petits bouts de récits, des petits bouts de leur vie, et qu’elle transformait ces petits riens en grands touts. Elle écrivait pour ceux qui vivent trop fort, qui ont le cœur en miettes, pour les gens perdus et ceux qui se sont retrouvés, ceux qui rient à en crever et qui pleurent souvent. Elle écrivait pour les âmes sensibles prêtes à affronter la vie, qui n’attendent qu’une parole sincère, une parole amie pour se lancer. Je me remémore souvent la scène quand il fait froid dans mon cœur, c’est un souvenir qui réchauffe, un instant qui m’a sauvée, et portée longtemps. Je la regardais, assise à sa machine sous le soleil d’automne, frapper d’encre le papier pour faire naître un poème, un témoignage, une trace de vie qui refuse de rester dans le silence. C’était un geste simple et pourtant un art du don de soi, entier et authentique. Les passants qui s’arrêtaient essuyaient le coin de leurs yeux dans un geste d’émotion et de pudeur, leur vie était là, consignée en poèmes, elle les leur lisait et leurs petits riens devenaient des œuvres.

Et moi j’étais brisée, mes joues creusées de larmes, mon cœur éclaté en tout petits morceaux. Est-ce que ses poèmes pouvaient recoller mon cœur ? Il paraît que dans la culture japonaise, quand on casse un vase en porcelaine, on en recolle les pièces avec de la poudre d’or, méticuleusement, minutieusement. Le kintsugi, je crois. Le principe est de transformer les lignes de faille en lignes de force, de faire corps avec ses cicatrices, de les arborer plutôt que les cacher. L’objet devient encore plus précieux qu’avant sa destruction. C’est un peu ironique quand on y réfléchit : la destruction qui permet la création et le renouveau. Mais c’est beau aussi. Est-ce que mon cœur cassé allait guérir ? Devais-je être détruite pour avancer ? Est-ce qu’aller mieux nécessitait de me recréer ?

Mon écharpe avait dû glisser de mon épaule car j’avais été prise d’un frisson. Ou peut-être étaient-ce les mots d’Olivia, la poétesse, qui m’avaient émue davantage que je ne l’avais imaginé. Elle écrivait sans hésiter, instinctivement. La chose semblait si facile, et pourtant…. Chaque vers était pensé, réfléchi. Elle orchestrait le rythme pour faire danser les mots et valser les sonorités dans une chorégraphie complexe faite de rimes. Elle filait des vers qu’elle entrelaçait de métaphores pour les broder d’espoir. Elle écrivait en équilibre sur une ligne, en funambule du style.

Quand elle déclamait, dans chacun de ses poèmes, dans chaque mot aussi, je voyais des couleurs. Il y avait des poèmes bleus, messages d’espoir, bouteilles à la mer, premiers envols. Des poèmes rouge carmin : lettres d’amour, encres à lèvres et profondeurs hypnotiques. Des poèmes jaunes : odes à la vie, bouquets de tournesols et parfums de safran. Des poèmes verts : appels à la paix, chants d’apaisement, fraîcheur de printemps. Mais mes préférés sont ceux qui se teintent de noir. Le noir m’évoque un calme velouté, rond, chaud et confortable. Le noir m’apaise et me berce, il est partout : noir comme l’encre, noir comme la nuit, noir comme les tulipes, noir comme tes yeux, comme tes cheveux.

Cela devait faire un bon moment que j’étais restée plantée à scruter la scène, parce qu’elle avait fini par me lancer, d’un ton empli de tendresse : « Et vous ? Avez-vous quelque chose sur le cœur, une histoire à partager ? » J’avais été frappée par la sincérité de son sourire. Pourtant cette simple question m’avait soudainement désarçonnée, comme si la bulle que je m’étais créée avait éclaté. Je me croyais simple spectatrice de la scène, voilà qu’on m’appelait à tenir un rôle dans la pièce, sous les projecteurs, auprès de l’actrice principale. Alors, comme une comédienne qui s’apprête à entrer en scène, j’avais pris une grande inspiration et sauté le pas.

Et j’ai gommé le décor. Plus d’érables, l’étang effacé, les passants disparus. Plus de bruits, de sons ou d’odeurs. Plus que le son de sa voix et ma respiration rendue courte et saccadée par l’échange. Je lui avais raconté le bouquet de tulipes noires et pourquoi il était encore dans mes bras. Je lui révélai l’attente, la déception, mon cœur morcelé. Elle avait accueilli mes paroles avec toute la bonté du monde, sans empressement. À la fin de mon récit elle m’avait remerciée ; jamais je n’aurais imaginé qu’un seul sourire pouvait contenir autant de gratitude. Puis elle s’était penchée sur sa machine et s’était mise à écrire. Cela avait pris deux ou trois minutes, pas plus. Elle écrivait silencieusement, tranquillement. Parfois elle levait la tête en direction du parc comme pour chercher dans le paysage ce que la langue ne parvenait pas à traduire. Je redoutais le moment où elle allait me lire le poème ; mon corps me criait de fuir, mon cœur de rester et d’écouter.

Elle l’avait lu simplement, sans y mettre d’artifice. Je l’ai gardé et je me le récite parfois quand plus rien n’a de sens, quand je perds le fil :

Nous avions rendez-vous près de cet étang,
Chaque mercredi soir, pendant des heures.
Un bouquet de tulipes pour fleurir nos cœurs
Toujours je t’offrais, et tu souriais gaiement.

J’arrivais toujours en avance, toi en retard,
Tu me racontais tes tracas, tes doutes, tes peurs,
Je voulais balayer tes craintes d’un regard,
Apaiser vite tes angoisses, mon âme-sœur.

Mais un jour j’ai perdu ta trace, perdu le fil,
Tu as disparu dans le ciel sans étoiles
De novembre, une douleur sourde indélébile
Me creva le cœur, piqué jusqu’à la moelle.

Ce soir je donne rendez-vous à nos souvenirs,
Les yeux tristes mais des tulipes près du cœur,
J’avance en emportant avec moi ton sourire,
Sur l’étang je laisse les pétales des fleurs.

C’était comme une déflagration qui avait fait éclater mon déni en mille morceaux. Je suis persuadée que le temps s’est arrêté ce jour-là, pas longtemps : peut-être un millième de seconde. Mais quelque chose s’était figé en moi. Et j’avais compris. J’avais compris que tu n’étais plus là. Le poème parlait du deuil : de mon deuil, de ta mort. De toi et de moi, de nos deux cœurs séparés, de la frontière entre nos corps. J’avais l’impression de lever le voile, j’avais envie de fondre en rire, d’éclater de larmes. Tout ce temps passé à vivre dans un songe, ma vérité n’était finalement qu’un mensonge. Que restait-il à dire ? Que restait-il à faire ? Je n’avais d’abord pas su réagir. J’avais dû dire merci machinalement par habitude mais mon esprit était ailleurs. Il était près de toi. Il était dans tes yeux, dans tes cheveux, lové dans ton cou, au creux de tes paumes, enferré dans ton souvenir. En refusant de te laisser partir je m’étais bercée d’illusions et le poème était soudainement venu faire exploser ma prison de verre. Je devais te laisser partir. J’avais besoin de guérir pour honorer ton sourire.

Il semble finalement que les mots peuvent panser les plaies. J’ai toujours mal mais je ne me laisse plus submerger. Ma douleur n’avait jamais eu sa place nulle part, je n’avais fait que la rejeter.

J’avais salué la poétesse les yeux embués en serrant le bouquet et le petit poème près de moi et m’étais élancée en direction de l’étang. Je ne sentais plus le froid, pourtant mon souffle se changeait en buée au contact de l’air. J’arrivai au bord de l’étang d’un pas leste. J’avais protégé le petit poème au creux de ma poche avant de me saisir du bouquet de tulipes pour en effeuiller les pétales, un à un, et les déposer solennellement sur l’eau. Ce geste simple accompagnait mon soulagement : j’envoyais ce dernier cadeau, ce dernier message, pour m’autoriser à avancer. J’avais jeté un dernier regard en direction des pétales puis j’avais quitté le parc.

La lune avait fini par percer les nuages du ciel de novembre et je voyais mieux. Il avait fallu un poème et une inconnue pour surmonter l’insurmontable. Ce petit bout de papier porte le témoignage d’un fragment de ma vie : il marque notre amour et accueille ta mémoire. J’avais comme l’impression qu’enfin tout avait été dit et que j’arrivais à la fin d’un chapitre où je devais avancer sans toi. Alors, depuis ce jour, je garde le petit poème près de moi et je ne me sens plus jamais seule.

Au crépuscule de ma douleur je cerne l’aube d’une guérison vers l’aurore d’une page qui se tourne où je ne t’oublie pas.

Marie Gilles, étudiante en master 1 LH (juin 2025)

[1] Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer.

Crédits : dessin de Sylvie Janvier, reproduit avec son aimable autorisation.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
crimel (26 juin 2025). [Billet des étudiants] La création. Les carnets du CRIMEL. Consulté le 16 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14831


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