Monstruosité et féminité

Vendredis 13 et 20 novembre 2026

Monstruosité et féminité : victimes et bourrelles
Des Fantastic Mysteries (1939-1953)
aux néo-rape and revenge (2020-2026)

Journée d’étude organisée organisée par Antonio Domínguez Leiva (Université du Québec à Montréal) & Sébastien Hubier (Université de Reims-Champagne-Ardenne).

Présentation

Les Cultural Studies présentent, entre mille autres, l’intérêt de ne pas concevoir les mythes, thèmes, images ou motifs comme de simples formes ou modèles qu’il conviendrait d’imiter, de répéter inlassablement, mais de les étudier comme des constructions politiques afin de comprendre comment nous sommes poussé·e·s (sinon contraint·e·s) à penser comme nous le faisons. Dans la lignée des journées d’études associant l’UQàM et l’URCA de 2025 (qui elles-mêmes poursuivaient celles qui, depuis le printemps 2022, se sont attachées à l’étude des représentations du monstre pop), nous analyserons la manière dont les sociétés fabriquent des représentations du corps féminin, et désignent certaines d’entre elles comme anormales, utilisant ces représentations pour mettre en place ou consolider des rapports de pouvoir. Pour ce faire, nous serons bien sûr amené·e·s à reprendre des notions centrales des Cultural Studies et de leur branche maîtresse que constituent les Women’s, Gender, and Sexuality Studies : représentation, normes sociales, domination, regard, corps, genre, race et ethnie, résistance ou recyclage. Partant, nous serons porté·e·s à réfléchir à ce que les approches féministes et queer peuvent apporter à la compréhension de la femme-monstre, la monstresse, laquelle ne doit pas être considérée comme une réalité biologique mais comme une catégorie produite par un système de normes qui vise à transformer une différence genrée en menace.

Bien sûr, on pourra ponctuellement adopter une perspective diachronique, l’anthropologie culturelle montrant que les phénomènes culturels ne se peuvent jamais comprendre que sur une très, très longue période historique. Ainsi, on sera amené·e· à évoquer les figures des Sirènes, de Méduse, de Hel, elle-même fille de la géante Angrboda, de Mami Wata, divinité aquatique du culte vodoun ou de la femme-renarde, qui ne concerne pas seulement la Chine, loin s’en faut, mais a essaimé au Japon, en Corée, au Vietnam – et a envahi la pop culture hypermoderne (il suffit, pour s’en convaincre, de penser à Good Hunting [2019], l’excellent film d’animation de Ki-Yong Bae et Ken Liu). Que ce soit pour la sorcière, qui montre le passage du monstre mythologique au monstre moral et religieux et se trouve étroitement associée au contrôle de la sexualité et de la reproduction féminine, pour l’hystérique dont la monstruosité, sous l’influence des discours médicaux du positivisme bourgeois, est devenue scientifique et qui correspond à une conception des corps féminins déviants comme pathologiques, pour les femmes noires articulant domination de genre et domination raciale à l’époque coloniale, pour la manière dont, aujourd’hui, les mouvements féministes et queer récupèrent la figure du monstre afin d’en faire un symbole de résistance et d’émancipation, dans tous les cas, l’enjeu est de comprendre la construction symbolique de la femme monstrueuse comme figure dangereuse, séduisante et/ou incontrôlable.

Comme nous avions eu l’occasion de le faire à l’hiver 2024 pour les métaphores de la gluance et de la viscosité dans la pop culture, nous voudrions établir une généalogie culturelle de la monstresse ; étant entendu que notre objectif n’est pas de raconter une évolution, mais de montrer comment et, surtout, pourquoi un même système de représentations peut se transformer selon les contextes historiques. Tout se passe en effet comme si la monstresse, tout en changeant de forme (démon, sorcière, malade, corps racialisé ou queer), conservait une même fonction, celle, d’une part, de définir ce qui est normal pour l’idéologie hégémonique et, d’autre part, exclure ce qui dérange l’opinion commune.

Toutes ont un corps effrayant et toutes ont été faites monstresses, leur monstruosité étant la conséquence soit d’une punition, soit d’un processus d’exclusion (il arrive que, bien que victimes, elles reçoivent la sanction, alors même que le pouvoir masculin demeure intact. Elles sont alors autant d’exemples de femmes punies pour une violence qu’elles ont subie). Quantité de ces figures sont transformées en monstresse par le regard des autres et par les décisions d’un ordre dominant qui refuse leur différence et les associe à la mort et au mal.

À la mort et au mal, mais aussi bien à la séduction. Elles représentent alors une féminité fascinante mais dangereuse et incarnent une peur masculine : celle d’une femme qui, possédant un pouvoir sur le désir masculin, refuse d’être simplement un objet passif du regard d’autrui. Voilà qui nous conduira à considérer la monstresse comme celle qui bouleverse la fameuse notion de male gaze qui, forgée par Laura Mulvey dans une perspective lacanienne, précise le fonctionnement du voyeurisme et du fétichisme et renouvelle nos conceptions de la structure du désir et de l’identification. Car les figures monstrueuses féminines déconstruisent et subvertissent la réification des femmes en simples objets corporels destinés à être regardés et désirés par les hommes : Méduse punit celui qui la regarde, Mami Wata utilise son regard pour contrôler ceux qui la convoitent et, dans Promising Young Woman, Cassie échauffera, en s’exhibant, les sens des hommes pour les punir, pour les corriger. Le regard masculin devient alors une faiblesse plutôt qu’un pouvoir.

Notre approche pourra, donc, se faire ponctuellement diachronique. Cependant, nous nous concentrerons surtout, conformément au projet « Pop-en-Stock » de nos journées d’études transatlantiques, sur la période qui mène de l’entre-deux-guerres à notre ultra-contemporanéité, des Fantastic Mysteries (qui eux-mêmes réunissaient et réinterprétaient des nouvelles parues entre 1912 et 1919) aux néo-rape and revenge, lesquels par un traitement excessif, cathartique, d’une violence féminine pas si éloignée de la manière dont l’exploite le cinéma de genre sud-coréen permettent de mener, à l’intérieur même de la fiction, une réflexion genrée directement liée à la quatrième vague féministe.

Dans ce cadre, nous verrons que la monstruosité féminine n’est pas une caractéristique naturelle des corps concernés, mais une construction sociale et politique permettant de contrôler les corps féminins considérés comme déviants. Comment, donc, la transformation du corps féminin en corps monstrueux sert-elle un pouvoir de domination, et comment cette figure de la monstresse peut-elle ensuite être récupérée comme outil de résistance ? Jouant avec le célèbre axiome de Simone de Beauvoir, on commencera par considérer que « l’on ne naît pas monstresse, on le devient ». La monstruosité, en effet, dépend des normes et des codes établis par une société donnée et ce qui est défini comme anormal ou menaçant n’est jamais fixe, ni historiquement, ni géographiquement puisque ce n’est toujours que le résultat d’un regard social qui désigne certains corps – ou certaines attitudes – comme différents. À cet égard, la monstruosité féminine ne serait rien d’autre qu’un mécanisme de marginalisation des femmes échappant aux attentes traditionnelles liées à la féminité : douce, soumise, reproductrice et contrôlable. Les monstresses incarneraient la peur d’un féminin jugé incoercible, notamment lorsque les femmes possèdent une puissance sexuelle, physique ou politique menaçant l’ordre masculin, ou, plus exactement, l’ordre patriarcal, c’est-à-dire le système où le masculin incarne à la fois le supérieur et l’universel.

Là encore, on s’attachera à l’étude de la manière dont les religions abrahamiques, la médecine positiviste ou le colonialisme occidental ont pu faire des femmes qui ne correspondent pas aux normes sociales établies des êtres dangereux, anormaux ou pathologiques – imaginaire qu’on retrouve au cœur d’un vaste pan de la pop culture. Dans le cadre de cette dernière, on s’intéressera, notamment, à l’exemple des sorcières, femmes indépendantes associées au mal et accusées de menacer l’ordre social. La chasse aux sorcières, inlassablement réinterprétée par les arts d’aujourd’hui, renvoie justement à cette volonté de contrôler le corps féminin et sa capacité reproductrice, mais elle permet aussi d’interroger les thèmes obsédants de notre hypermodernité : persécution, contrôle social, misogynie, peur de l’autre, pouvoir politique abusif ou usurpatoire et formes nouvelles de résistance. On analysera ainsi des films centraux de l’imaginaire actuel : The Witch (où la sorcière est la projection des peurs d’une communauté religieuse obnubilée par la sexualité et l’identité féminine), The Lords of Salem (où la mémoire des sorcières revient hanter le présent, métaphore d’une violence transmise à travers les siècles), The Craft (où la sorcière est une adolescente marginalisée en quête de pouvoir, la monstruosité étant une réponse à l’exclusion sociale). Au-delà du septième art, on se penchera sur certaines séries télévisées qui permettent de comprendre comment – et, encore une fois, pourquoi – la sorcière est devenue une icône contemporaine : American Horror Story: Coven, Charmed, Chilling Adventures of Sabrina ou Filles du feu, étrange série historique française. Enfin, on considérera comment la littérature contemporaine a servi la réhabilitation de la sorcière – et, au-delà, de la monstresse : Moi, Tituba sorcière noire de Salem (1986) où la sorcière est victime de l’esclavage, du racisme et de la domination coloniale ou Circé (2018) de Madeline Miller où la magicienne conquiert sa liberté. Romance et fantasy, on le comprend, seront aussi un champ d’étude très important pour analyser la manière dont les femmes qui échappent au contrôle masculin deviennent des figures inquiétantes, comme si leur autonomie les métamorphosait en créatures funestes au corps excessif, incontrôlé et associé à une sexualité supposée exubérante et dangereuse.

Dans ce cadre, conformément aux études intersectionnelles, on s’interrogera également sur les liens entre féminisation et racialisation de la figure monstrueuse. Partant, de Saartjie Baartman, la « Vénus hottentote » du tournant des XVIIIe et XIXe siècles, on viendra jusqu’à la Vénus noire (2009) d’Abdellatif Kechiche pour pointer les liens entre monstruosité et colonialisme, le corps féminin noir devenant un objet de spectacle, de freak show, parce que considéré comme différent et inférieur. Au-delà de ce cas particulier, on se penchera sur la manière dont le cinéma s’empare depuis quelques années des figures de monstresses : The Grudge (2004) de Takashi Shimizu, Jennifer’s Body (2009) de Karyn Kusama, Poor Things (2023) de Yórgos Lánthimos, The Substance (2024) de Coralie Fargeat, ou The Bride! (2026) de Maggie Gyllenhaal, qui resémantise de fond en comble The Bride of Frankenstein (1936) de James Whale afin d’aborder les questions du féminicide et du gaslighting. On examinera aussi la manière dont, depuis la fin du XXe siècle, artistes et militantes ont repris la monstresse pour en faire un symbole de puissance. La monstruosité, alors, n’est plus une sanction imposée par le pouvoir dominant : elle est une identité revendiquée.

C’est en ce sens que, dans l’art féministe des années 1970, des artistes comme Judy Chicago ou Hannah Wilke ont utilisé le corps féminin pour combattre la honte et la domination. C’est en ce sens aussi qu’Audre Lorde en est venue à valoriser la colère comme force politique : longtemps associée à une féminité irrationnelle, la rage devient chez elle un outil de lutte contre les oppressions, et la monstresse n’est plus celle qui outrepasse les limites imposées par l’ordre masculin : elle est celle qui refuse de se taire. On pourra par ce biais revenir à Méduse, figure contemporaine de résistance féministe dont l’histoire est relue non comme celle d’une monstresse à éliminer, mais comme celle d’une victime transformée en symbole de force. On réfléchira, naturellement, à ce que symbolise Medusa, la super-héroïne créée, dès 1965, par Stan Lee et Jack Kirby pour la Marvel. Au-delà, on se demandera comment le regard pétrifiant de la Gorgone est devenu une protection contre la violence masculine, expliquant ainsi pourquoi son image est reprise aussi bien dans les arts plastiques que dans les tatouages ou les discours militants. De stigmate qu’elle était, la monstruosité est devenue une puissance collective et la monstresse n’est plus une figure de peur créée par la domination masculine, mais une figure politique capable de retourner cette domination contre elle-même.

Télécharger le programme

Pour obtenir le lien afin d’assister à la journée d’études, merci d’envoyer un mail à sebastien.hubier@univ-reims.fr ou à dominguez_leiva.antonio@uqam.ca.

Crédits : Coralie Fargeat, Revenge, M.E.S. Productions, 2017,


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
crimel (24 septembre 2026). Monstruosité et féminité. Les carnets du CRIMEL. Consulté le 5 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16u1n


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