Dans le cadre du cours intitulé « Écriture créative et recherche », les étudiantes et étudiants du master Lettres et Humanités ont, en 2025-2026, à leur tour travaillé sur la notion de création. Ils devaient écrire un texte du genre de leur choix sur cette notion, afin d’en mettre en œuvre, par l’invention, une facette particulière. Référente : Régine Borderie.
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Présentation :
La Famille d’Egon Schiele, dont le titre allemand exact est Die Familie (Kauerndes Menschenpaar), soit La Famille / Couple accroupi, est une huile sur toile peinte en 1918, conservée au Belvédère de Vienne sous le numéro d’inventaire 4277. Son format est de 150 × 160,8 cm. Réalisée dans la dernière année de la vie de l’artiste, cette peinture appartient à la phase tardive de Schiele, moment où son style abandonne en partie les expérimentations formelles les plus violentes des années 1910-1914, pour aller vers des figures plus réalistes, plus présentes physiquement et marquées par une empathie nouvelle. La composition pyramidale réunit trois corps nus – l’homme, la femme et l’enfant – dans un espace sombre et resserré. Il ne s’agit pas d’une scène familiale conforme aux codes du portrait bourgeois. C’est en effet une image brute, à travers laquelle la famille apparaît fragile, autant désirée que menacée. Le motif s’inscrit plus globalement dans les thèmes propres à Schiele, comme la maternité, le couple ou la filiation. Les représentations de la famille sont profondément liées aux expériences personnelles de l’artiste. En ce sens, l’enfant peut devenir un symbole de vitalité et de création.
Chez Schiele, l’art et la mort sont intimement liés. Ce lien ne s’observe pas seulement dans le sujet représenté mais s’inscrit dans la manière même dont le corps est peint. Dans La Famille, les traits vifs exposent la chair sans l’idéaliser. La peinture chercherait-elle à retenir un instant de vie ? Quoi qu’il en soit, la précarité semble l’emporter. L’œuvre prend une autre dimension à la lumière de la biographie du couple. Edith Schiele, enceinte de six mois, meurt de la grippe espagnole le 28 octobre 1918. Egon Schiele meurt le 31 octobre 1918, à vingt-huit ans. Ce tableau apparaît alors comme l’image d’un avenir impossible. L’art donne forme à ce qui va disparaître, transforme la promesse familiale en tombeau artistique.
L’inachèvement
Un soir triste, une nuit sombre, désespoir, etc. Il était là, le noir Schiele, il dormait. Que de violents coups de pinceaux, que de terribles traits : la soupe « artiste maudit » était servie. Lui, d’apparence pâle, s’accordait assez bien au corps d’Edith. Ce tableau vivant et intime, s’il avait été peint, aurait régalé les voyeurs. Que dire des autres, qu’il aurait intrigués ? Deux corps mêlés, blancs, nus surtout. Sait-on vraiment à qui appartient cette jambe ? Et ce bras ? Liés donc ; voilà qu’à deux, ils font œuvre. C’était un peu la mort et la jeune fille.
On ne pouvait pas vraiment dire qu’Egon tenait la faux. Toutes ces idées sombres, ces regards noirs, ces dures critiques, c’était bien le lot du peintre. Mais avant d’être un artiste, il était un homme. Il sentait la chaleur de sa peau, la tendresse de sa muse. Les étreintes ne se fixaient pas que sur la toile, il l’avait bien compris. Alors, un peu canaille, un peu tordu, il rejoignait sa belle, il la tenait ; sous son poids elle disparaissait dans un souffle, dans la douceur de la caresse et la violence de l’acte créateur. Ce tableau nocturne – qu’il convient bien sûr de taire – c’était son œuvre, c’était lui, elle et lui. Il songeait déjà à le restituer. Il regardait cette femme sans avoir à la diriger. Il se disait : « Ce sein, c’est là sa place, cette bouche aussi, et ce ventre, oh ! Sacrée jambe, et, oui… l’Origine du monde. » Pour un soir, il sortait du Cauchemar de Füssli. C’était La Famille qu’il voyait, qui venait, à l’aube de l’année 1918.
C’était en sortant du songe qu’Egon devenait Schiele. Il cessait d’être un mortel et prenait dans son atelier tous les outils de son éternité. Il avait d’abord envisagé une naissance de Vénus. C’est vrai, Edith était bien balancée, quelle drôlerie que de la tordre en tous sens ! Mais elle n’était plus seule maintenant : peindre Edith, c’était donner à voir deux êtres. Quelle responsabilité ! Il ne s’agissait plus de rigoler. Une naissance ? C’était bien sûr la douleur, c’étaient la sueur et les larmes, le bruit et la fureur. C’était aussi très heureux. Mais c’était avant tout une création. Le peintre sera donc en arrière-plan, il jouera la toile de fond, derrière. Edith sera devant – c’était ainsi que leur acte créateur fut le plus délicieux. Et devant eux, au premier plan, cette petite chose qui attendait, qui n’était pas encore sortie. Il avait toujours apprécié les projections : nous y sommes. Le choix des couleurs n’allait pas de soi. Cette grippe l’inquiétait ; elle rôdait, se baladait. Souvent il s’entendait : « Je ne veux pas qu’elle entache cette nouvelle œuvre. Peut-être sommes-nous protégés, a-t-elle prévu de nous épargner ? Le monde change et je le vois, alors j’espère, je reste là, pinceaux aux doigts. À dire le vrai, pourquoi serions-nous différents des autres ? Pourquoi échapperions-nous à cela ? Qu’importe, elle est là, sur ma toile, ma famille : ce sera du jaune et du marron. Mon œuvre familiale, notre œuvre, ce sont aussi la grippe et mes inquiétudes. »
À mesure qu’il réfléchissait et qu’il mettait en place sa composition, les jours s’entassaient, les morts s’accumulaient. L’œuvre s’assombrissait forcément. Le nuage passait au-dessus d’une vie déjà bien orageuse. On eût dit qu’elle ne demandait qu’à s’achever. Il suivait cette vie qui s’échappait. Il n’avait jamais été si rapide dans l’exécution. Alors, plus que quelques coups, il sentait venir la fin. Cette famille, devant lui, sur la toile, était la seule qu’il pouvait voir. Celle dont il rêvait commençait déjà à mourir. Edith venait d’attraper cette saleté. Il partirait après elle. Le sort voulait-il lui montrer la fin ? Comme un peintre regarde ses toiles brûler, un écrivain ses manuscrits et un architecte son bâtiment s’effondrer. C’était à la ruine qu’il revenait. L’un des grands succès de son existence ne verrait jamais le jour, sa femme et son enfant fuyaient dans la mort. Et comme toujours, il s’y retrouvait. Il n’y avait plus rien à peindre, sinon les derniers jours qui le séparaient d’un ailleurs. La Famille était son dernier travail, sa dernière création. Quelle clôture ! Il avait le sens de la mise en scène, personne ne pouvait le lui retirer.
Le peintre était mort. Il avait pu assister à la chute. Il avait rejoint Edith quelques jours après son décès. Ce petit enfant fixé pour toujours sur la toile n’avait jamais vu le jour. Il était parti, sans chercher à découvrir l’absurdité du monde. La toile était jaune, marron, sombre. Elle était devenue l’image d’une famille fauchée au cours de l’année 1918. Il ne restait plus grand- chose de ce monde, quelques images, quelques dessins. Une œuvre ? Vingt-huit petites années d’une vie bien misérable. Voilà ce qu’était son œuvre à lui, au Schiele qui n’était plus.
Le musée Léopold cloisonne entre quatre murs ces vingt-huit petites années. Une grande partie de son œuvre s’y trouve. D’autres pourtant sont ailleurs – La Famille, notamment. Tout ça est un succès ? une renommée ? C’est en tout cas la fin du voyage, la fin des malheurs : peut-être le baiser de la mort fut-il salvateur pour cet homme ?
EGON SCHIELE, Kauerndes Menschenpaar (Die Familie)
Source : https://sammlung.belvedere.at/objects/3071/kauerndes-menschenpaar-die-familie?
Romain Derboulles,
Master LH, promotion 2025-2026
Crédits : dessin de Sylvie Janvier, reproduit avec son aimable autorisation.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
crimel (17 juin 2026). [Billet des étudiants] La création II. Les carnets du CRIMEL. Consulté le 16 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16f15
